Les médicaments génériques ne sont pas simplement des versions bon marché des traitements de marque. Dans certains pays, ils sont la colonne vertébrale du système de santé. Dans d’autres, ils suscitent des doutes profonds. Ce qui change, ce n’est pas le médicament - c’est la manière dont les médecins, les pharmaciens et les systèmes de santé le voient.
En Europe : une adoption systématique, mais pas sans réserves
En Allemagne, en France et au Royaume-Uni, les génériques représentent plus de 70 % des prescriptions. Les autorités sanitaires les encouragent activement : les pharmaciens peuvent les substituer automatiquement, sauf si le médecin a marqué « non substituable ». Les médecins savent que cela réduit la facture pour les patients et pour la Sécurité sociale.
Pourtant, ce n’est pas un aveu de confiance aveugle. En France, certains praticiens restent prudents avec les génériques pour des maladies chroniques comme l’épilepsie ou les troubles thyroïdiens. Ils craignent que les variations minimes dans les excipients n’affectent l’absorption. Ce n’est pas une peur infondée : des études montrent que chez certains patients sensibles, même un changement de 5 % dans la biodisponibilité peut provoquer une rechute.
Le marché européen des génériques est mature. Il croît à peine à 2-5 % par an. Les professionnels ne le voient plus comme une innovation, mais comme une norme. Ce n’est pas une question de choix - c’est une obligation économique.
En Asie du Sud-Est : les génériques, une question de survie
En Inde, 80 % des médicaments vendus sont des génériques. Pas parce qu’ils sont bon marché - mais parce que les gens n’ont pas le choix. Un traitement contre le diabète ou l’hypertension peut coûter 10 fois moins en générique qu’en marque. Les médecins indiens n’ont pas à convaincre leurs patients : ils doivent simplement s’assurer que le générique est de qualité.
L’Inde fournit 40 % des génériques consommés aux États-Unis. C’est une puissance mondiale de la production, mais aussi une source de tensions. Lorsque des laboratoires indiens sont sanctionnés par la FDA pour des problèmes d’hygiène, les médecins américains s’interrogent : est-ce que ce générique que je prescris est sûr ?
En Chine, la situation est similaire. Le gouvernement impose l’usage des génériques dans les hôpitaux publics. Les médecins n’ont plus à décider : ils prescrivent ce qui est remboursé. Pour eux, les génériques ne sont pas une alternative - c’est la seule option viable pour une population de 1,4 milliard de personnes.
aux États-Unis : la contradiction entre volume et valeur
Les États-Unis prescrivent 90 % de génériques en volume. Pourtant, ces médicaments ne représentent que 15 % des dépenses totales en médicaments. Pourquoi ? Parce que les génériques sont très bon marché. Un traitement de 30 jours pour le cholestérol peut coûter 4 dollars en générique, contre 400 dollars en marque.
Les médecins américains les adorent - pour les patients sans assurance. Mais ils ont peur des ruptures de stock. En 2024, plus de 300 génériques ont été en pénurie aux États-Unis, dont des médicaments essentiels comme la metformine ou la levothyroxine. Les fournisseurs indiens sont vulnérables aux perturbations logistiques, aux tensions géopolitiques, aux contrôles de qualité inégaux.
Les professionnels de santé savent que les génériques sauvent des vies. Mais ils ne veulent pas que leur patient tombe malade parce que le médicament n’est pas disponible.
Le Japon : une culture de la réduction des coûts
Le Japon a mis en place des réductions de prix obligatoires tous les deux ans pour tous les médicaments, génériques ou non. Les médecins doivent prescrire des génériques dès qu’ils sont disponibles. Si un patient insiste pour un médicament de marque, il doit payer la différence.
Le résultat ? Le marché japonais est en stagnation. Pas parce que les gens sont malades - mais parce que les coûts sont maîtrisés. Les professionnels n’ont plus à justifier les génériques : ils sont la règle. Ce n’est pas une politique de santé publique - c’est une stratégie de survie financière pour un système de santé vieillissant.
Les pays émergents : les génériques comme fondement du système
En Brésil, en Turquie ou en Russie, les génériques ne sont pas une option - c’est le seul moyen d’offrir des soins à la population. Les gouvernements les achètent en gros, les distribuent gratuitement ou à bas prix dans les centres de santé.
Les médecins dans ces pays ne discutent pas de la qualité des génériques. Ils discutent de leur disponibilité. Un médecin à São Paulo me disait récemment : « Je prescris le générique. Mais si je ne le trouve pas dans la pharmacie publique, je dois écrire un autre traitement. Et parfois, je ne peux rien faire. »
Les pays émergents représentent la croissance la plus rapide du marché. Selon les estimations, ils contribueront à 140 milliards de dollars de dépenses supplémentaires en santé d’ici 2025 - presque entièrement pour des génériques. Pour eux, les génériques ne sont pas un produit : c’est un droit.
Les génériques complexes : une nouvelle frontière
Il y a dix ans, un générique, c’était une pilule. Aujourd’hui, ce sont des inhalateurs, des injections à base de protéines, des crèmes pour plaies chroniques. Ce sont les « génériques complexes ».
Leur marché va passer de 76 milliards de dollars en 2025 à plus de 185 milliards en 2033. Pourquoi ? Parce que les maladies chroniques - diabète, cancer, maladies cardiovasculaires - nécessitent des traitements sophistiqués. Et ces traitements sont trop chers en marque.
Les médecins hospitaliers sont les premiers à les adopter. Dans les services de soins intensifs, les génériques injectables sont devenus la norme. Les pharmaciens doivent vérifier chaque lot. Les infirmiers doivent s’assurer que la concentration est exacte. C’est plus compliqué. Mais c’est aussi la seule manière de faire face à la demande croissante.
Le futur : une adoption universelle, mais inégale
D’ici 2030, plus de 200 milliards de dollars de médicaments de marque vont perdre leur brevet. Des traitements pour le cancer, l’arthrite, les maladies rares vont devenir accessibles en générique. C’est la plus grande vague d’expiration de brevets de l’histoire.
Les professionnels de santé du monde entier vont devoir s’adapter. Dans les pays riches, ils vont devoir gérer des ruptures de stock, des questions de qualité, des résistances culturelles. Dans les pays pauvres, ils vont devoir s’assurer que les génériques arrivent dans les villages, que les patients les prennent, que les systèmes de distribution ne s’effondrent pas.
Le générique n’est plus une question de prix. C’est une question de justice. De santé publique. De survie.
Ecrit par Gaëlle Veyrat
Voir tous les articles par: Gaëlle Veyrat