Comment lutter contre les inégalités en matière de sécurité médicamenteuse

Comment lutter contre les inégalités en matière de sécurité médicamenteuse

Les erreurs médicamenteuses ne touchent pas tout le monde de la même manière

Chaque année, des millions de personnes dans le monde subissent des dommages évitables à cause d’erreurs liées aux médicaments. Ces erreurs peuvent venir d’une mauvaise prescription, d’un malentendu sur la posologie, ou d’un manque de suivi. Mais ce qui est souvent ignoré, c’est que ces risques ne sont pas répartis équitablement. Les populations marginalisées - minorités ethniques, personnes âgées, patients sans maîtrise de la langue locale, ou ceux vivant dans la précarité - en paient le prix fort. La sécurité médicamenteuse n’est pas un problème technique isolé. C’est un problème d’équité.

En 2017, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a lancé le défi mondial « Medication Without Harm » : réduire de 50 % les dommages graves liés aux médicaments d’ici cinq ans. Un objectif noble. Mais pour y parvenir, il faut d’abord regarder qui est le plus exposé - et pourquoi. Les données montrent que les patients noirs, hispaniques ou autochtones sont beaucoup moins susceptibles de voir leurs erreurs médicamenteuses signalées, non parce qu’ils en font moins, mais parce qu’ils sont moins entendus.

Le silence des patients marginalisés

Une étude menée dans cinq hôpitaux du Royaume-Uni entre janvier et juillet 2021 a analysé plus de 12 000 rapports d’incidents médicamenteux. Résultat ? Les patients blancs ou noirs ont produit deux fois plus de signalements que les patients d’origine asiatique ou latino. Ce n’est pas parce que les premiers font plus d’erreurs. C’est parce que les seconds ont moins confiance, moins de mots pour décrire ce qui leur arrive, ou peur d’être jugés.

Les barrières sont multiples. Une patiente qui ne parle pas anglais peut ne pas comprendre les instructions écrites sur son ordonnance. Un homme âgé d’origine africaine peut craindre que son médecin ne le prenne pas au sérieux s’il dit qu’il a mal après avoir pris un médicament. Des études aux États-Unis ont montré que les professionnels de santé, souvent sans s’en rendre compte, entendent moins bien les plaintes des patients de couleur. Un patient noir qui dit « j’ai mal » est plus souvent interprété comme « exagéré » que son homologue blanc.

Ces dynamiques créent un cercle vicieux : moins on signale, moins on comprend, moins on agit. Et les erreurs continuent, silencieuses, invisibles.

Les essais cliniques qui oublient les minorités

Comment peut-on garantir la sécurité d’un médicament si on ne l’a pas testé sur les personnes qui en auront le plus besoin ? Entre 2014 et 2021, les essais cliniques pour les médicaments approuvés par la FDA ont inclus en moyenne un tiers de participants noirs par rapport à leur part dans la population touchée par la maladie. Pour les maladies comme le cancer colorectal - qui tue davantage les Noirs américains que tout autre groupe - les données manquent. La Task Force américaine sur les soins préventifs a même dû admettre en 2021 qu’elle ne pouvait pas émettre de recommandations spécifiques pour les Noirs, simplement parce qu’il n’y avait pas assez d’études sur eux.

Cela a des conséquences directes. Un médicament qui fonctionne bien chez les Blancs peut avoir des effets secondaires inattendus chez les populations génétiquement différentes. Mais sans données, on ne le sait pas. Et les patients de couleur, déjà moins bien couverts par l’assurance, doivent souvent choisir entre payer cher un nouveau traitement ou ne pas le prendre du tout. En 2022, 18,7 % des Hispaniques et 11,5 % des Noirs américains n’avaient pas d’assurance santé, contre 7,4 % des Blancs. La sécurité médicamenteuse ne commence pas à la pharmacie. Elle commence à la porte de la maison.

Un monstre algorithmique qui mange uniquement les dossiers des patients blancs, tandis que des bénévoles aident un patient à lire une ordonnance.

Les biais cachés dans les ordonnances

Un médecin ne décide pas de prescrire un analgésique fort parce qu’il a lu une étude. Il décide souvent parce qu’il pense que le patient « pourra le supporter » ou « n’en aura pas besoin ». Ces jugements subjectifs, appelés biais implicites, sont profondément ancrés. Une étude publiée dans JAMA Network Open en 2024 a montré que les médecins sont deux fois plus susceptibles de sous-traiter la douleur aux patients noirs, en supposant qu’ils ont une tolérance plus élevée - une croyance sans fondement scientifique, mais largement répandue.

Ces biais ne sont pas toujours malveillants. Ils sont systémiques. Ils viennent de la formation, des habitudes, des stéréotypes transmis depuis des décennies. Et ils se retrouvent dans les algorithmes. Des outils d’intelligence artificielle utilisés pour prédire les besoins en soins ont été trouvés pour favoriser les patients blancs, simplement parce qu’ils avaient plus d’historiques médicaux. Les données biaisées produisent des décisions biaisées. Et les patients marginalisés en payent le prix.

Des solutions concrètes, pas seulement des déclarations

La Commission conjointe aux États-Unis a reconnu en 2023 que l’équité est une question de sécurité patient. Ce n’est plus un problème social. C’est un problème de soins. Mais reconnaître n’est pas suffisant. Il faut agir.

Les hôpitaux qui réussissent ont mis en place trois mesures clés : des traducteurs médicaux disponibles 24/7, des formations obligatoires sur les biais implicites pour tout le personnel, et des systèmes de signalement qui demandent explicitement l’origine ethnique, l’âge et la langue du patient. Ce n’est pas pour collecter des données. C’est pour voir où les failles sont. Une étude dans un hôpital de Philadelphie a montré que, après l’implémentation de ces outils, les signalements d’erreurs chez les patients hispaniques ont augmenté de 67 % en un an - pas parce qu’il y avait plus d’erreurs, mais parce qu’ils se sentaient enfin écoutés.

Les communautés doivent aussi être impliquées. Des groupes de patients noirs et latinos ont créé des « champions de la sécurité médicamenteuse » : des bénévoles formés pour accompagner les patients dans les pharmacies, les aider à lire les étiquettes, ou simplement à poser les bonnes questions. Ces initiatives, souvent financées par des ONG locales, ont réduit les erreurs de 40 % dans les quartiers concernés.

Une pharmacie chaotique où un pharmacien ne comprend pas les patients, tandis que des champions communautaires détruisent un mur de préjugés.

La technologie peut aider - ou nuire

En 2024, le Bureau national américain de coordination des technologies de l’information en santé a investi 15 millions de dollars pour développer des algorithmes capables de détecter automatiquement les disparités dans les dossiers médicaux électroniques. Par exemple : un patient qui reçoit systématiquement des médicaments moins chers, ou qui ne reçoit jamais de rappels de prise, ou dont les consultations sont plus courtes. Ces outils peuvent révéler des inégalités invisibles.

Mais attention. Si ces algorithmes sont entraînés sur des données biaisées, ils reproduiront les erreurs du passé. Un outil qui identifie les patients « à risque » en se basant sur leur historique de soins risque d’exclure les personnes qui n’ont jamais eu accès à des soins - donc qui ne sont pas « dans le système ». La technologie n’est pas une solution magique. Elle est un miroir. Et il faut s’assurer qu’il reflète la réalité, pas les préjugés.

Le coût du silence

Les erreurs médicamenteuses coûtent 42 milliards de dollars par an dans le monde. Mais ce chiffre ne compte pas les vies perdues, les douleurs inutiles, les confiances brisées. Il ne compte pas les familles qui ont perdu un parent parce qu’on n’a pas écouté ses symptômes. Il ne compte pas les enfants qui ont grandi avec un parent malade parce qu’il n’a pas pu se permettre le bon médicament.

La sécurité médicamenteuse ne se mesure pas seulement par le nombre de pilules bien distribuées. Elle se mesure à la capacité d’un système à entendre ceux qui parlent le moins. À la manière dont un médecin répond quand un patient dit : « Je ne comprends pas. » À la manière dont une pharmacie propose un résumé en espagnol, en arabe, ou en créole. À la manière dont un hôpital se demande : « Qui n’est pas ici ? Et pourquoi ? »

Les solutions existent. Elles sont simples. Elles sont humaines. Ce qui manque, ce n’est pas la connaissance. C’est la volonté.

Que faire maintenant ?

Si vous êtes professionnel de santé : demandez à votre établissement s’il a un programme d’équité en sécurité médicamenteuse. S’il n’en a pas, proposez-en un. Commencez par former votre équipe sur les biais implicites. Instaurez un système de signalement qui inclut la langue, l’origine ethnique et le niveau de compréhension du patient.

Si vous êtes patient ou proche : ne gardez pas vos inquiétudes pour vous. Si vous ne comprenez pas une ordonnance, demandez une explication orale. Si vous avez peur d’être jugé, trouvez un accompagnant. Les organisations de patients existent - elles veulent vous aider.

Si vous êtes décideur : investissez dans les services linguistiques, dans la formation continue, dans les partenariats avec les communautés. Ne vous contentez pas de déclarations. Mesurez les résultats. Publiez les données. Soyez transparent.

La sécurité médicamenteuse n’est pas une question de budget. C’est une question de justice.

Pourquoi les erreurs médicamenteuses sont-elles moins signalées chez les minorités ethniques ?

Les erreurs sont moins signalées parce que les patients de minorités ethniques font face à des barrières linguistiques, culturelles et psychologiques. Beaucoup craignent d’être jugés, ne comprennent pas les procédures de signalement, ou n’ont pas confiance dans les professionnels de santé. Des études montrent que les patients noirs ou hispaniques sont plus susceptibles de penser que leurs préoccupations ne seront pas prises au sérieux, ce qui les pousse au silence.

Les essais cliniques incluent-ils suffisamment de participants issus de minorités ?

Non. Entre 2014 et 2021, la représentation des Noirs dans les essais cliniques était en moyenne un tiers de leur part dans la population touchée par la maladie. Même pour des traitements comme les vaccins contre la COVID-19, la participation des personnes de couleur était insuffisante. Cela signifie que les effets secondaires ou l’efficacité des médicaments ne sont pas bien connus pour ces groupes, ce qui augmente les risques de sécurité.

Les biais implicites affectent-ils vraiment la prescription des médicaments ?

Oui. Des recherches publiées dans JAMA Network Open en 2024 ont montré que les médecins sont plus susceptibles de sous-traiter la douleur aux patients noirs, en supposant à tort qu’ils ont une tolérance plus élevée. Ces jugements inconscients influencent les décisions de prescription, de dosage, et même le choix des médicaments, souvent au détriment des patients marginalisés.

Quels outils les hôpitaux peuvent-ils utiliser pour réduire ces inégalités ?

Les hôpitaux efficaces utilisent trois outils : des traducteurs médicaux disponibles en permanence, des formations obligatoires sur les biais implicites pour tout le personnel, et des systèmes de signalement qui collectent des données démographiques (langue, origine ethnique, niveau d’éducation). Ces outils permettent d’identifier les groupes sous-représentés dans les rapports et d’adapter les interventions.

La technologie peut-elle aider à résoudre ces disparités ?

Oui, mais avec prudence. Des algorithmes peuvent détecter automatiquement des disparités dans les dossiers médicaux - par exemple, si un patient reçoit moins de rappels ou des médicaments moins chers. Mais si ces algorithmes sont formés sur des données biaisées, ils reproduiront les inégalités. La technologie ne résout pas les problèmes - elle les révèle. Ce qui compte, c’est comment on réagit.

7 Commentaires

  • Image placeholder

    Olivier Rieux

    novembre 25, 2025 AT 07:42
    Ah oui, bien sûr, tout est la faute des médecins...
    Comme si les patients ne pouvaient pas simplement apprendre le français ou lire une ordonnance.
    On va bientôt demander à l’hôpital de faire un briefing en signes pour les non-lecteurs aussi ? 😒
  • Image placeholder

    Camille Soulos-Ramsay

    novembre 26, 2025 AT 03:01
    Tu sais ce qui est vraiment inquiétant ?
    Les algorithmes qui prédisent les risques médicaux sont entraînés sur des données biaisées...
    Et devine quoi ? Ils sont développés par des techs blancs de Lyon qui n’ont jamais mis les pieds dans un quartier populaire.
    La machine ne voit pas la couleur, mais elle sent la peur.
    Et elle la reproduit.
    On est dans une simulation de l’oppression.
    Et personne ne veut le dire à voix haute. 👁️‍🗨️
  • Image placeholder

    Valery Galitsyn

    novembre 26, 2025 AT 06:01
    C’est pathétique. On veut transformer la médecine en cérémonie de repentance raciale.
    La science ne connaît pas la couleur de peau.
    Les médicaments agissent sur les récepteurs, pas sur les identités.
    Si un patient ne comprend pas son traitement, ce n’est pas un problème de système, c’est un problème de niveau d’éducation.
    On ne va pas tout ralentir pour des gens qui refusent de s’adapter.
    La société ne doit pas se plier à la paresse intellectuelle.
    Et arrêtez de parler de ‘bais implicites’ comme si c’était une maladie. C’est de la psychobabble pour gagner des subventions.
  • Image placeholder

    Geneviève Martin

    novembre 26, 2025 AT 11:47
    Je trouve ça profondément touchant, et en même temps, tellement évident quand on y réfléchit.
    On parle de sécurité médicamenteuse comme si c’était juste une question de doses et de pilules, mais c’est une question d’écoute.
    Comment une personne qui ne parle pas la langue peut-elle dire ‘j’ai mal’ sans qu’on lui réponde ‘tu exagères’ ?
    Et si on ne lui donne pas un résumé en arabe ou en créole, c’est comme lui dire ‘tu n’es pas assez important pour qu’on prenne le temps’.
    Je me souviens d’une voisine, âgée, d’origine algérienne, qui ne prenait plus ses comprimés parce qu’elle croyait qu’ils lui faisaient perdre la mémoire.
    On a découvert qu’elle les jetait parce qu’elle ne comprenait pas les pictogrammes.
    Un simple dessin, une explication avec les mains, et tout a changé.
    La technologie, les algorithmes, les rapports - tout ça, c’est du vent si on oublie l’humain.
    Le vrai soin, c’est quand tu te mets à sa hauteur, pas quand tu lui donnes un formulaire en 12 langues.
    Ça ne coûte rien de regarder dans les yeux, de demander ‘tu comprends ?’ et d’attendre la réponse.
    Ça coûte juste un peu de patience. Et peut-être, un peu de courage.
  • Image placeholder

    Flore Borgias

    novembre 27, 2025 AT 13:50
    OUI OUI OUI !!
    Les traducteurs 24/7 c’est pas un luxe, c’est une urgence !
    J’ai vu une tante en EHPAD qui a pris 2 fois son traitement parce qu’elle croyait que ‘une fois par jour’ voulait dire ‘matin et soir’...
    Et la pharmacie ? Aucun résumé en arabe. Aucun.
    On doit former TOUT LE MONDE - infirmiers, caissiers, gars de la réception - à la communication simple.
    Et les algorithmes ? Ils sont nuls si on les nourrit avec des données de blancs riches.
    Il faut des données réelles, pas des chiffres qui mentent.
    On peut le faire. On DOIT le faire.
    Je bosse dans un hôpital, et j’ai lancé un atelier ‘lire les étiquettes’ avec des bénévoles. 40% de baisse des erreurs en 6 mois.
    Ça marche. Alors arrêtez de dire que c’est trop cher. C’est juste pas prioritaire. Et ça, c’est inacceptable.
  • Image placeholder

    Christine Schuster

    novembre 28, 2025 AT 14:03
    Je trouve que ce texte est une véritable bouffée d’air frais.
    On parle tant de technologie, d’algorithmes, de budgets... mais personne ne parle de confiance.
    Un patient qui a peur d’être jugé ne va pas parler. Point.
    Et ce n’est pas juste une question de langue. C’est aussi une question de regard.
    Je travaille dans une association qui accompagne les personnes âgées isolées.
    Beaucoup disent : ‘je préfère ne pas dire, j’ai déjà eu des mauvaises expériences’.
    On a mis en place des ‘ambassadeurs de santé’ - des bénévoles du quartier, formés, pas des professionnels.
    Ça change tout.
    Le vrai changement, c’est quand quelqu’un de ta communauté vient te dire : ‘je t’accompagne’.
    Ça ne coûte pas un centime. Mais ça vaut tout l’argent du monde.
  • Image placeholder

    Xavier Haniquaut

    novembre 30, 2025 AT 12:55
    J’ai vu un gars dans la rue hier, il lisait son ordonnance en se grattant la tête.
    Je lui ai demandé si ça allait.
    Il m’a dit : ‘je crois que j’ai mal compris’.
    On s’est assis sur un banc, j’ai lu avec lui.
    Il prenait un médicament deux fois par jour, mais il pensait que c’était ‘matin et midi’.
    Ça fait 3 semaines qu’il se sentait mal.
    5 minutes. C’est tout ce qu’il fallait.
    On a besoin de plus de gens comme lui. Pas de plus de logiciels.

Écrire un commentaire