Combien de fois avez-vous prescrit un médicament sous son nom de marque, simplement parce que c’est ce qu’on vous a appris à l’école? Et combien de patients ont-ils reçu un générique sans que vous leur expliquiez vraiment pourquoi c’était une option sûre? La question n’est pas tant de savoir si les génériques fonctionnent - ils le font - mais si les médecins comprennent vraiment l’équivalence entre les médicaments génériques et les originaux.
Les génériques ne sont pas des copies de basse qualité
Les génériques ne sont pas des substituts de fortune. Ce sont des médicaments qui contiennent exactement la même substance active, à la même dose, dans la même forme pharmaceutique que le médicament d’origine. La différence? Ils ne portent pas de nom de marque, et coûtent jusqu’à 80 % moins cher. Aux États-Unis, 90 % des ordonnances sont pour des génériques, mais ils ne représentent que 22 % des dépenses totales en médicaments. En France, la part des génériques est plus faible - autour de 35 % - mais elle progresse lentement.Pour être approuvé, un générique doit prouver qu’il est bioéquivalent au médicament de référence. Cela signifie que la quantité de substance active qui pénètre dans le sang et son rythme d’absorption doivent être très proches - dans une fourchette de 80 % à 125 % de l’original. Cette norme est la même aux États-Unis, en Europe, au Canada et en Australie. L’Agence européenne des médicaments (EMA) et la FDA exigent des études sur 24 à 36 volontaires sains, avec des mesures précises de l’AUC (aire sous la courbe) et du Cmax (concentration maximale). Si un générique ne respecte pas ces seuils, il est rejeté. Pas d’exceptions.
Pourtant, une étude de 2015 en Malaisie a révélé que 100 % des médecins interrogés avaient des idées fausses sur les génériques. Beaucoup pensaient que les génériques étaient moins efficaces, ou que les excipients (les ingrédients inactifs) pouvaient altérer leur action. Ces croyances persistent, même après des décennies de preuves scientifiques solides.
Les médecins n’apprennent pas l’équivalence - ils l’oublient
Pendant leurs études, les futurs médecins passent des dizaines d’heures à apprendre les mécanismes d’action des médicaments de marque. Un médecin en formation à Angers m’a confié qu’il avait passé 12 heures sur les effets secondaires du Lipitor, mais moins de 30 minutes sur la bioéquivalence des statines génériques. Ce déséquilibre est systémique. Selon une analyse de l’AAMC en 2023, 78 % des cas cliniques utilisés dans les manuels de pharmacologie citent des noms de marque. Les étudiants apprennent à prescrire « Atorvastatine » comme « Lipitor », pas comme « atorvastatine ».La formation continue est tout aussi insuffisante. Dans 67 % des hôpitaux universitaires aux États-Unis, il n’existe pas de programme structuré sur les génériques. En France, les stages hospitaliers ne prévoient pas de modules dédiés à la prescription en INN (Nom International Non Propriétaire). Les jeunes médecins imitent leurs superviseurs : si le chef de service prescrit « Sertraline Zoloft », le stagiaire fera pareil - même s’il sait que la sertraline générique est identique.
Et pourtant, les données sont claires : un générique de sertraline, d’atorvastatine ou de levothyroxine n’est pas « un peu moins bon ». Il est scientifiquement équivalent. La seule exception, parfois invoquée, concerne les médicaments à indice thérapeutique étroit - comme la warfarine, la levothyroxine ou les anticonvulsivants. Même là, les études montrent que les génériques sont sûrs. En 2022, une enquête auprès de neurologues a révélé que 23,4 % refusaient de remplacer un anticonvulsivant générique par crainte de crises. Pourtant, aucune étude rigoureuse n’a prouvé une différence clinique entre les versions génériques et les originaux pour ces médicaments.
La formation interactive change les comportements - mais pas les habitudes
Une étude menée à l’Université des sciences de Malaisie a testé une intervention de 45 minutes : une conférence interactive avec un pharmacien, des fiches explicatives, et un quiz. Résultat ? Les connaissances des médecins ont augmenté de 25,3 %. Le nombre de bonnes réponses est passé de 58,7 % à 84 %. Mais la prescription n’a pas changé. Les médecins continuaient à écrire « Zoloft » au lieu de « sertraline ».La leçon? Connaître n’est pas suffisant. Il faut pratiquer et recevoir un retour. Une autre étude, publiée dans Nature Scientific Reports, a montré que les pharmaciens en formation qui ont revu 2 000 ordonnances avec feedback ont conservé 40 % plus de connaissances sur la bioéquivalence. Pourquoi? Parce qu’ils ont dû expliquer leurs choix à voix haute - la méthode du « teach-back ».
Un médecin de famille sur Reddit raconte comment il a utilisé cette méthode avec ses patients : « Je leur demande : “Vous savez pourquoi je vous donne ce générique?” Si ils ne peuvent pas le répéter, je reformule. Au bout de trois mois, les questions ont baissé de 63 % ». C’est simple. C’est humain. Et ça marche.
Les outils numériques peuvent aider - mais ils sont rares
Imaginez : vous prescrivez un médicament. Votre logiciel de dossiers médicaux vous dit : « Ce générique est bioéquivalent. 97 % des patients répondent de la même manière qu’avec la marque. » Cela existe. Mais seulement dans 38 % des systèmes de santé américains. En France, les dossiers médicaux électroniques ne signalent pas les alternatives génériques. Pas de rappel. Pas de comparaison. Pas d’alerte.La FDA a lancé en 2023 des modules de formation en ligne de 15 minutes sur la bioéquivalence. Ils sont gratuits. Ils sont courts. Ils sont clairs. Mais combien de médecins les regardent? Peu. Parce qu’ils n’ont pas le temps. Un médecin moyen passe 12 à 18 secondes par ordonnance. Pas de place pour un détour vers une vidéo.
La solution? Intégrer l’information directement dans le flux de travail. L’AHRQ recommande depuis 2024 d’afficher les noms INN par défaut dans les systèmes de prescription. Et de rendre la prescription en INN obligatoire lors des évaluations des étudiants. À l’Institut Karolinska, cette règle a augmenté la prescription en INN de 47 % chez les nouveaux diplômés.
Les patients veulent des explications - pas des remplacements
Les patients ne refusent pas les génériques parce qu’ils ne les comprennent pas. Ils les refusent parce qu’on ne leur explique pas. Un sondage de la Kaiser Family Foundation en janvier 2024 montre que 38 % des Américains doutent de la qualité des génériques. Pourquoi? Parce que leur médecin ne leur a jamais dit : « Ce médicament est exactement le même. »Le Dr Sarah Ibrahim, de la FDA, résume bien : « Un générique peut avoir des excipients différents, mais il doit prouver qu’il est aussi sûr et efficace. » Ce n’est pas une question de marketing. C’est une question de science. Et de communication.
Un bon médecin ne dit pas : « Je vous donne la version générique, c’est moins cher. » Il dit : « Ce médicament contient la même substance active que votre ancien traitement. Des milliers d’études ont prouvé qu’il agit de la même manière. Il est approuvé par les mêmes agences que l’original. »
Que faire maintenant?
Si vous êtes médecin, voici trois actions concrètes :- Commencez à prescrire en INN. Même si votre patient ne le demande pas. C’est plus précis, plus professionnel, et ça réduit les erreurs.
- Utilisez la méthode du « teach-back » avec vos patients. Demandez-leur de répéter ce que vous leur avez dit. Si ils ne peuvent pas, réexpliquez.
- Exigez des outils dans votre service : un système qui affiche les génériques équivalents au moment de la prescription. S’il n’existe pas, demandez-le à votre direction.
Si vous êtes formateur, intégrez la bioéquivalence dans les cours de pharmacologie. Ne la traitez pas comme un sujet secondaire. Donnez des cas réels : « Un patient prend un générique de levothyroxine. Son TSH est stable. Pourquoi? »
Et si vous êtes étudiant? Apprenez les noms INN. Écrivez-les. Utilisez-les. Vos patients vous remercieront. Et vous, vous éviterez de prescrire par habitude.
Les génériques ne sont pas une économie. Ce sont une science. Et la médecine doit les enseigner comme telle.
Les génériques sont-ils vraiment aussi efficaces que les médicaments de marque?
Oui. Pour être approuvé, un générique doit prouver qu’il est bioéquivalent à son équivalent de marque : il doit libérer la même quantité de substance active dans le sang, à la même vitesse. Les agences comme la FDA et l’EMA exigent des études sur des volontaires sains, avec des mesures précises de l’absorption. Si un générique ne respecte pas ces normes, il n’est pas commercialisé. Des dizaines de milliers d’études cliniques confirment cette équivalence, même pour les médicaments à indice thérapeutique étroit comme la levothyroxine ou la warfarine.
Pourquoi certains médecins hésitent-ils à prescrire des génériques?
La principale raison n’est pas scientifique, mais culturelle. Les médecins ont été formés avec des noms de marque. Ils ont appris à prescrire « Zoloft », pas « sertraline ». Certains craignent des variations perçues chez des patients, souvent liées à des cas isolés comme celui du Concerta en 2016 - où quelques patients ont signalé une baisse d’efficacité avec un générique spécifique, bien que l’ensemble des données n’ait pas montré de problème. Le manque de formation continue et l’absence de retour sur les prescriptions renforcent ces hésitations.
Qu’est-ce que la prescription en INN et pourquoi est-elle importante?
L’INN (Nom International Non Propriétaire) est le nom scientifique de la substance active - par exemple, « atorvastatine » au lieu de « Lipitor ». Prescrire en INN permet d’éviter les confusions, de réduire les coûts et d’encourager l’usage des génériques. C’est aussi une pratique plus professionnelle : on prescrit la molécule, pas la marque. Des études montrent que lorsqu’elle est rendue obligatoire à l’école de médecine, la prescription en INN augmente de plus de 40 % chez les nouveaux diplômés.
Les génériques peuvent-ils causer des effets secondaires différents?
Les génériques contiennent la même substance active, mais parfois des excipients différents - comme les colorants ou les liants. Ces composants peuvent causer des réactions chez les patients allergiques ou intolérants, mais ce n’est pas lié à l’efficacité du médicament. Par exemple, un patient allergique au lactose pourrait réagir à un générique contenant ce sucre, mais pas à un autre qui ne le contient pas. C’est pourquoi il est important de vérifier la composition, surtout chez les patients sensibles. Mais cela ne signifie pas que le générique est moins efficace.
Comment améliorer l’éducation des médecins sur les génériques?
Il faut intégrer la bioéquivalence dès les premières années de médecine, avec des cas réels et des exercices pratiques. Les formations doivent inclure des feedbacks sur les prescriptions, des modules courts et interactifs, et des outils numériques intégrés aux dossiers médicaux. La méthode du « teach-back » - où le médecin demande au patient de répéter l’explication - a prouvé son efficacité. Enfin, rendre la prescription en INN obligatoire lors des évaluations change les comportements à long terme.
Ecrit par Gaëlle Veyrat
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