Si vous avez souvent des fourmillements dans l’annulaire et l’auriculaire, surtout la nuit ou après avoir gardé le coude plié longtemps, vous n’êtes peut-être pas seul. Ce n’est pas juste une « crampe » passagère. Cela pourrait être une neuropathie ulnaire, l’un des troubles nerveux périphériques les plus fréquents après le syndrome du canal carpien. Ce n’est pas une maladie rare, ni une fatalité. Mais si on l’ignore, elle peut entraîner une perte permanente de force dans la main. Voici ce qu’il faut vraiment savoir.
Qu’est-ce que la neuropathie ulnaire ?
Le nerf ulnaire, l’un des trois grands nerfs du bras, part de la colonne cervicale (C8-T1) et traverse le coude avant d’aller jusqu’à la main. Il contrôle la sensation dans l’auriculaire et la moitié de l’annulaire, mais aussi plusieurs muscles de la main responsables de la pince et de la préhension. Lorsqu’il est comprimé, il ne transmet plus correctement les signaux. Résultat : picotements, engourdissement, faiblesse, voire déformation des doigts.
Deux endroits sont particulièrement vulnérables : le cubital tunnel au coude (le plus courant) et le canal de Guyon au poignet. Au coude, le nerf passe dans un espace étroit entre l’os et les ligaments, sans protection musculaire. C’est comme passer dans un tunnel sans toit. Une simple position du coude plié pendant des heures - comme en dormant ou au téléphone - suffit à l’irriter.
Comment reconnaître les symptômes ?
Les signes ne viennent pas d’un coup. Ils évoluent en étapes.
- Phase 1 : Fourmillements intermittents dans l’annulaire et l’auriculaire, surtout la nuit ou après avoir plié le coude. Beaucoup de patients se réveillent avec la main « endormie ».
- Phase 2 : Les picotements deviennent constants. On commence à perdre de la sensibilité. Des douleurs irradiantes peuvent descendre jusqu’au poignet.
- Phase 3 : Faiblesse musculaire. Il devient difficile de serrer un verre, de tourner une poignée, ou de tenir un stylo. On remarque une perte de volume dans la paume (atrophie des muscles de la main). Dans les cas avancés, les doigts prennent une forme en « griffe » : l’auriculaire et l’annulaire restent tendus vers l’arrière.
Le signe de Froment est un indicateur clinique clé : quand on essaie de tenir une feuille entre le pouce et l’index, le pouce se plie anormalement parce que le muscle qui le maintient droit est paralysé. C’est un signal rouge.
Pourquoi ça arrive ?
Les causes sont variées, mais certaines sont plus fréquentes.
- Position prolongée du coude plié : Dormir avec le coude sous la tête, parler au téléphone en gardant l’épaule relevée, ou conduire longtemps avec le coude appuyé sur la portière.
- Activités répétitives : Les métiers qui exigent des mouvements du coude ou du poignet - plombiers, mécaniciens, opérateurs téléphoniques - sont à risque. Le tennis ou le golf peuvent aussi aggraver le problème.
- Structures anormales : Un kyste ganglionnaire au poignet (cause jusqu’à 40 % des cas de compression à ce niveau), une fracture ancienne mal réparée, ou une inflammation chronique.
- Idiopathique : Dans près de 45 % des cas de compression au poignet, on ne trouve aucune cause claire. C’est comme si le nerf se coinçait tout seul.
Les hommes entre 35 et 64 ans sont plus touchés que les femmes. Ce n’est pas une maladie du vieillissement, mais une maladie du mouvement répété et des positions inadaptées.
Traitements : de la simple protection à la chirurgie
Heureusement, dans la majorité des cas, on peut éviter la chirurgie - à condition d’agir vite.
1. Traitements non chirurgicaux (pour les cas légers à modérés)
Plus de 90 % des patients avec des symptômes légers voient une amélioration avec des mesures simples.
- Orthèse nocturne : Porter une attelle au coude la nuit pour éviter de le plier. C’est la première ligne de traitement. Des études montrent qu’elle réduit les symptômes chez la majorité des patients en 4 à 6 semaines.
- Modification des activités : Éviter de poser le coude sur les bras de chaise, ne pas garder le téléphone à l’oreille trop longtemps, prendre des pauses toutes les 30 minutes si vous travaillez avec les bras en avant.
- Anti-inflammatoires : L’ibuprofène ou le naproxène peuvent réduire l’inflammation autour du nerf, surtout si les symptômes sont récents.
- Exercices de glissement nerveux : Un kinésithérapeute vous apprend des mouvements doux pour « dégager » le nerf et l’empêcher de s’irriter. Il faut les faire 3 à 4 fois par jour. Ce n’est pas une cure magique, mais un outil essentiel.
- Injections de corticoïdes : Si les autres traitements échouent, une injection autour du nerf peut réduire l’enflure. Ce n’est pas une solution permanente, mais elle peut acheter du temps pour que le corps se répare.
2. Quand la chirurgie devient nécessaire
Si vous avez une perte de force, une atrophie musculaire, ou si les symptômes persistent malgré 3 à 6 mois de traitement conservateur, la chirurgie est indiquée.
Il existe trois techniques principales :
- Décompression simple : On ouvre le tunnel cubital pour libérer le nerf. C’est la plus simple, avec une récupération en 6 à 12 semaines.
- Transposition antérieure : On déplace le nerf devant l’os du coude pour le protéger. Plus invasive, mais utile si le nerf « rebondit » en position pliée. Risque plus élevé d’infection.
- Épicondylectomie médiale : On retire une petite partie de l’os du coude pour créer plus d’espace. Moins courante, mais efficace dans certains cas complexes.
Les études montrent que la décompression simple et la transposition donnent des résultats similaires pour les cas idiopathiques. Mais la transposition a plus de complications. Le choix dépend de l’âge, de l’activité, et de la gravité.
Environ 12,5 % des patients (1 sur 8) voient les symptômes revenir après chirurgie - souvent parce que la cause profonde (comme un mauvais geste au travail) n’a pas été corrigée.
Combien ça coûte ?
Les coûts varient beaucoup selon le pays et la sévérité.
- Traitement conservateur : Entre 200 et 500 € pour la consultation, l’orthèse, et les séances de kiné.
- Chirurgie : Entre 5 000 et 15 000 €, selon la technique et la région. En France, la majorité est prise en charge par la Sécurité sociale.
Le vrai coût, c’est celui de l’inactivité. Une main faible, c’est une perte de travail, de loisirs, d’autonomie.
Que disent les patients ?
Les témoignages sont clairs : les patients qui agissent tôt réussissent. Ceux qui attendent « que ça passe » se retrouvent avec une main qui ne répond plus.
Un plombier de 48 ans, après 8 mois de fourmillements, a porté une attelle la nuit pendant 6 semaines. Il a retrouvé sa force en 3 mois. Un autre, qui a attendu 2 ans avant d’aller chez le médecin, a dû subir une chirurgie et a perdu définitivement un peu de sensibilité dans l’auriculaire.
La rééducation après chirurgie prend 2 à 3 semaines avant de commencer, puis 3 à 6 mois pour retrouver la force complète. Il n’y a pas de raccourci.
Les nouvelles pistes
La médecine avance. Des techniques comme l’hydrodissection guidée par ultrasons - qui utilise une solution saline pour « décoller » le nerf de ses tissus environnants - montrent des résultats prometteurs chez certains patients. De même, les recherches sur les injections de plasma riche en plaquettes (PRP) continuent, mais il n’y a pas encore assez de preuves pour les recommander.
Les chirurgies endoscopiques, moins invasives, sont en développement. Elles permettent une cicatrisation plus rapide et moins de douleur post-opératoire. Mais elles ne sont pas encore standardisées.
Quel est l’avenir ?
La clé, c’est la détection précoce. Avec un bon diagnostic, 85 à 90 % des patients retrouvent une fonction normale de la main. Pas de déformation, pas de perte de force. Juste une main qui fonctionne.
Si vous avez des symptômes, ne les ignorez pas. Ne pensez pas que c’est « normal » après une longue journée. Consultez un neurologue ou un orthopédiste spécialisé. Un simple test nerveux (électromyogramme) peut confirmer le diagnostic en 20 minutes.
Le nerf ulnaire n’est pas un luxe. Il est essentiel pour tenir, serrer, manipuler. Protégez-le. Et n’attendez pas qu’il soit trop tard.
La neuropathie ulnaire peut-elle disparaître sans traitement ?
Dans les cas très légers, oui, les symptômes peuvent s’atténuer spontanément si on modifie les gestes qui les provoquent - comme éviter de dormir avec le coude plié. Mais si les fourmillements persistent plus de 2 à 3 semaines, ou si la force diminue, la récupération spontanée est rare. Sans traitement, le nerf peut subir des lésions irréversibles. Attendre n’est pas une stratégie.
Est-ce que le port d’une attelle la nuit fonctionne vraiment ?
Oui, c’est l’un des traitements les plus efficaces pour les cas légers à modérés. Une attelle maintient le coude en position neutre, évitant la compression du nerf pendant le sommeil. Des études montrent qu’elle améliore les symptômes chez 70 à 80 % des patients en 6 semaines. Elle ne guérit pas la cause, mais elle permet au nerf de se reposer et de récupérer. C’est souvent la première étape avant toute autre intervention.
Quelle est la différence entre le syndrome du cubital et le syndrome de Guyon ?
C’est la même maladie, mais à des endroits différents. Le syndrome du cubital (compression au coude) touche à la fois la sensibilité de l’auriculaire et de l’annulaire, et les muscles de la main. Le syndrome de Guyon (compression au poignet) affecte surtout la sensibilité et les muscles de la paume, mais parfois pas les doigts de la même façon. Le diagnostic précis se fait avec un électromyogramme. Le traitement est différent : une attelle au coude ne sert à rien pour une compression au poignet.
Faut-il arrêter de faire du sport si j’ai une neuropathie ulnaire ?
Pas forcément, mais il faut adapter. Le tennis, le golf, le vélo, ou le levage de poids peuvent aggraver les symptômes si vous gardez le coude plié ou appuyez sur la poignée. En revanche, la natation ou le vélo avec les mains en position neutre peuvent être tolérés. Un kinésithérapeute peut vous montrer comment modifier vos gestes pour continuer à pratiquer sans nuire à votre nerf.
La chirurgie laisse-t-elle des cicatrices visibles ?
Oui, mais elles sont généralement petites. Pour une décompression simple, la cicatrice mesure 3 à 5 cm, au pli du coude. Elle s’atténue avec le temps. Les techniques endoscopiques laissent des traces encore plus petites. La plupart des patients trouvent que le gain de fonctionnalité l’emporte largement sur l’aspect esthétique. La cicatrice n’est pas un problème médical, mais un signe d’action.
Ecrit par Gaëlle Veyrat
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