En 2025, plus de 150 pays s’appuient sur une seule liste pour décider quels médicaments doivent être disponibles dans leurs hôpitaux et leurs centres de santé de base. Cette liste, publiée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), n’est pas un simple catalogue. C’est la référence mondiale pour les génériques essentiels : les traitements les plus efficaces, les plus sûrs et les moins chers pour sauver des vies. Elle guide les décisions dans les pays riches comme dans les plus pauvres, où un seul médicament manquant peut coûter une vie.
Qu’est-ce que la Liste modèle des médicaments essentiels de l’OMS ?
La Liste modèle des médicaments essentiels de l’OMS, publiée pour la 23e fois en juillet 2023, est le fruit de 48 ans de recherche, d’expertise et de négociations. Elle ne liste pas tous les médicaments existants. Elle en sélectionne seulement 591 - ceux qui répondent aux besoins de santé les plus urgents de la population mondiale. Parmi eux, 273 sont des génériques. Ce n’est pas un hasard. L’OMS a choisi délibérément d’encourager les génériques parce qu’ils permettent d’acheter plus de traitements avec le même budget.
La liste est divisée en deux parties. La première, la liste de base, contient les médicaments indispensables pour un système de santé de base : antibiotiques, antihypertenseurs, insuline, antirétroviraux, analgésiques. La seconde, la liste complémentaire, inclut des traitements plus complexes, comme certains anticancéreux ou médicaments pour des maladies rares, qui nécessitent un diagnostic précis ou un suivi médical spécialisé.
Chaque médicament inclus a passé un examen rigoureux. Il doit prouver son efficacité grâce à des essais cliniques contrôlés, sa sécurité, et surtout, son rapport coût-efficacité. Un médicament ne peut pas être retenu s’il coûte plus de trois fois le revenu annuel moyen d’un pays pour gagner une année de vie en bonne santé. Ce critère élimine les traitements très chers qui ne sauvent que très peu de vies. C’est pourquoi la liste est si différente des formulaires des assurances privées, qui incluent souvent des médicaments coûteux pour des raisons commerciales.
Comment les génériques sont-ils sélectionnés et garantis ?
Les génériques sur la liste de l’OMS ne sont pas n’importe quels médicaments génériques. Ils doivent répondre à des normes de qualité mondiales. L’OMS exige qu’ils soient préqualifiés - un processus qui vérifie non seulement leur composition, mais aussi leur fabrication, leur stabilité et leur biodisponibilité. Pour qu’un générique soit accepté, il doit démontrer qu’il libère dans le corps la même quantité de principe actif que le médicament d’origine, dans la même plage de temps. Pour la plupart des médicaments, cette plage est de 80 à 125 %. Pour les traitements à indice thérapeutique étroit, comme la warfarine ou la phénytoïne, elle est plus serrée : 90 à 111 %.
En 2023, 92 % des génériques sur la liste étaient préqualifiés par l’OMS. Ce n’est pas une simple certification. C’est une garantie que le médicament a été fabriqué dans une usine contrôlée, avec des équipements propres, des procédures rigoureuses, et un contrôle de la qualité à chaque étape. Cette exigence a transformé le marché. Entre 2018 et 2023, le nombre de produits génériques préqualifiés a augmenté de 47 %. Des fabricants indiens, chinois et brésiliens ont investi des millions pour obtenir cette reconnaissance, car sans elle, ils ne peuvent pas vendre leurs médicaments aux Nations Unies, au Fonds mondial ou à d’autres programmes internationaux.
Pourquoi cette liste est-elle plus puissante qu’un simple guide ?
La force de la Liste modèle ne vient pas seulement de son contenu. Elle vient de son impact. Quand un pays adopte cette liste comme base pour son propre catalogue national de médicaments essentiels, il change la façon dont il dépense son argent en santé. En Ghana, après avoir aligné sa liste nationale sur celle de l’OMS, les dépenses des patients pour leurs médicaments ont baissé de 29 % entre 2018 et 2022. En Inde, les hôpitaux ont réduit de 35 % leurs coûts en antibiotiques en suivant les recommandations de l’OMS sur les classes d’antibiotiques à privilégier.
Les organismes internationaux, comme le Fonds mondial ou l’UNICEF, achètent 85 % de leurs médicaments selon cette liste. Cela signifie que chaque médicament acheté par ces organisations est un générique de qualité, testé, et à prix négocié. En 2023, cette liste a guidé 15,8 milliards de dollars d’achats mondiaux de médicaments essentiels. Sans elle, ces achats seraient dispersés, plus chers, et souvent de moindre qualité.
Le résultat ? Les prix des traitements essentiels ont chuté. Le prix annuel d’un traitement antirétroviral contre le VIH est passé de 1 076 dollars en 2008 à 119 dollars en 2025. Grâce à cela, le nombre de personnes traitées a grimpé de 800 000 en 2003 à près de 30 millions aujourd’hui. Ce n’est pas une simple statistique. C’est 30 millions de vies qui ont pu être sauvegardées.
Les limites de la liste : quand la théorie rencontre la réalité
Malgré ses succès, la Liste modèle ne résout pas tout. Dans de nombreux pays, les médicaments sont sur la liste… mais pas dans les pharmacies. Une enquête au Nigeria en 2022 a révélé que seulement 41 % des médicaments essentiels étaient disponibles en permanence. Les stocks s’épuisent pendant 58 jours en moyenne par an. Pourquoi ? Pas parce que la liste est mauvaise, mais parce que les systèmes de santé manquent de logistique, de financement ou de personnel.
Un autre problème : les génériques de mauvaise qualité. L’OMS a détecté en 2022 que 10,5 % des échantillons de médicaments essentiels dans les pays à revenu faible ou intermédiaire étaient falsifiés ou de qualité insuffisante. Ce sont souvent des antibiotiques ou des antipaludéens, des traitements vitaux. Le problème ne vient pas de la liste, mais du manque de contrôle à la frontière et dans les chaînes d’approvisionnement locales.
Et puis il y a la question des enfants. La liste a progressé : en 2023, 42 % des médicaments avaient des formulations adaptées aux enfants, contre 29 % en 2019. Mais dans les zones rurales, les pharmaciens se plaignent encore de ne pas trouver de sirops pour les enfants, ou de comprimés à fractionner. La liste donne les bonnes indications, mais pas toujours les bonnes formes.
La liste évolue - et elle doit encore changer
L’OMS n’est pas restée statique. En 2023, elle a inclus pour la première fois sept biosimilaires - des versions de traitements biologiques comme les anticorps monoclonaux utilisés contre le cancer ou les maladies auto-immunes. Ces médicaments sont plus complexes que les génériques classiques, mais leur inclusion montre que l’OMS suit la science.
Elle a aussi lancé une application mobile gratuite, téléchargée 127 000 fois dans 158 pays. Elle permet aux médecins, aux pharmaciens, aux infirmières de consulter la liste en ligne, même sans connexion internet. Un outil simple, mais révolutionnaire dans des zones où les livres sont rares.
Le plus grand changement ? L’OMS a commencé à parler d’implémentation. Dans les réunions de son comité d’experts, 20 % du temps est maintenant consacré aux difficultés pratiques : comment gérer les ruptures de stock ? Comment former les pharmaciens ? Comment convaincre les médecins de prescrire des génériques ? Ce n’était pas le cas il y a dix ans. Cette évolution montre qu’on ne peut pas imposer une liste sans accompagner les systèmes de santé.
Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
Si vous vivez dans un pays riche, vous ne voyez peut-être pas l’impact de cette liste. Mais elle influence indirectement votre santé. Les médicaments génériques que vous utilisez, souvent fabriqués en Inde ou en Chine, ont pu être certifiés grâce aux normes de l’OMS. Si vous voyagez dans un pays en développement, les traitements que vous recevez dans un hôpital soutenu par l’ONU sont garantis par cette même liste.
Si vous êtes un décideur en santé publique, cette liste est votre meilleur outil pour faire plus avec moins. Elle vous permet d’éviter les dépenses inutiles, de prioriser les traitements qui sauvent le plus de vies, et de négocier des prix plus bas avec les fabricants.
Si vous êtes un patient, elle vous donne un droit implicite : celui d’avoir accès à un médicament efficace, sûr, et abordable. Pas à n’importe quel médicament. Mais au meilleur, au plus juste, au plus nécessaire.
La Liste modèle de l’OMS n’est pas parfaite. Elle n’est pas un miracle. Mais c’est le seul outil au monde qui, année après année, fait avancer l’équité en santé. Elle dit clairement : la vie d’un enfant au Mali vaut autant que celle d’un enfant en France. Et les médicaments doivent le prouver.
La Liste modèle de l’OMS est-elle obligatoire pour les pays ?
Non, elle n’est pas obligatoire. Mais presque tous les pays la suivent. Plus de 150 nations ont créé leur propre liste nationale de médicaments essentiels, et 92 % d’entre elles s’inspirent directement de la liste de l’OMS. C’est une référence, pas une loi. Cependant, pour recevoir des financements internationaux ou vendre des médicaments aux Nations Unies, les pays doivent prouver qu’ils utilisent des critères similaires à ceux de l’OMS.
Pourquoi les génériques sont-ils privilégiés dans cette liste ?
Parce qu’ils sont aussi efficaces et sûrs que les médicaments d’origine, mais jusqu’à 90 % moins chers. Dans les pays à revenu faible, où les budgets de santé sont limités, cela fait la différence entre traiter 1 000 personnes ou 10 000 personnes. L’OMS encourage la substitution générique dès que la qualité est prouvée, car cela permet d’élargir l’accès aux soins sans augmenter les dépenses.
Comment une entreprise peut-elle faire approuver un générique par l’OMS ?
L’entreprise doit soumettre une demande de préqualification à l’OMS, en fournissant des données sur la qualité, la sécurité, l’efficacité et la fabrication de son produit. L’OMS vérifie les installations de production, teste des échantillons, et exige des études de bioéquivalence. Le processus peut prendre 12 à 24 mois. Seuls les fabricants capables de produire à grande échelle avec des normes strictes réussissent. C’est pourquoi la plupart des produits préqualifiés viennent d’Inde, de Chine ou d’Afrique du Sud.
La liste inclut-elle les nouveaux traitements ?
Oui, mais avec prudence. Entre 2018 et 2022, seuls 12 % des nouveaux médicaments approuvés dans les pays riches ont été ajoutés à la liste. L’OMS attend des preuves solides d’efficacité et de rapport coût-efficacité. Elle ne suit pas les tendances du marché. Par exemple, elle a refusé plusieurs traitements très chers contre le cancer parce qu’ils n’apportaient qu’un bénéfice minime par rapport à des options plus abordables.
Les pays riches utilisent-ils cette liste ?
Pas directement pour leurs formularies nationaux. Les hôpitaux aux États-Unis ou en France utilisent leurs propres listes, basées sur des compendia locaux comme Micromedex. Mais ils la consultent pour les programmes internationaux, les ONG, ou les missions humanitaires. Certains systèmes de santé publique, comme la Sécurité sociale en France, s’inspirent des critères de l’OMS pour évaluer le rapport coût-efficacité des nouveaux médicaments.
Ecrit par Gaëlle Veyrat
Voir tous les articles par: Gaëlle Veyrat